200 mètres nage libre, par Pauline Desnuelles, éditions Emmanuelle Collas
CRITIQUE , ROMAN / 7 juin 2018

Liam est irlandais. C’est au Cap-Vert qu’il a choisi de se réfugier pour soigner un chagrin d’amour et pour donner libre cours à sa passion, le kitesurf. Autour du caisson dans lequel est rangé le matériel nécessaire aux cours donnés sur la plage, José s’affaire à préparer les voiles et Tina accueille les enfants venus apprendre à nager. Paradoxalement, la plupart des îliens ne savent pas nager et l’altruiste Irlandais s’est donné pour mission d’initier les plus jeunes, de leur apprendre à dompter la peur de cet océan pourtant nourricier. Elea, ravissante adolescente, presque femme déjà, est devenue une nageuse aguerrie. Mais le jours de la compétition organisée par Liam et sa bande, elle manque à l’appel. Très vite, l’inquiétude fait place au doute. Elea s’est-elle noyée? Les autochtones ne regardent plus Liam de la même manière. Et si les reproches ne sont pas directement formulés, les coups mettent les points sur les i. Dans ce court roman, Pauline Desnuelles organise sa narration en touches nuancées. La langue est technique lorsqu’il s’agit de nous faire comprendre le kitesurf, elle devient empathique pour dire le Cap-Vert, sa beauté et sa misère, elle se fait langoureuse lorsque Liam cède aux charmes de…

Fake News lémaniques, par Antoine Exchaquet, Tcho Berthe éditions

Quand ton ancien patron publie un roman pamphlétaire consacré à ton milieu professionnel, forcément, tu te jettes dessus. J’y suis donc allé de mes 27,50 francs suisses. Le roman d’Antoine Exchaquet nous narre les tribulations d’une journaliste pigiste, «libre» comme on dit dans le métier. Liberté toute relative, les temps sont durs. La plume d’Antoine Exchaquet est vive, parfois mordante. L’auteur passe au crible de la «newsroom» (comme on dit en bon français) l’actualité très récente, de la présence de Donald Trump à Davos à l’initiative No Billag, en passant, c’est le centre du propos, par les restructurations qui frappent les titres de la presse romande et suisse. Si on rit beaucoup en lisant les pages d’Antoine Exchaquet, les journalistes qui prendront la peine de les lire riront plutôt jaune. Car leur métier (notre métier) est en péril, voire en voie de disparition. Si le regard est critique, il n’est jamais amer, ni désabusé, encore moins cynique. Fake News lémaniques démontre que le journalisme, à l’instar de nombreux autres métiers, est en pleine mutation. Que les journalistes ont beaucoup de peine à prendre le recul nécessaire pour analyser leur propre situation. Qu’il n’y a (presque) plus d’éditeurs romands. Pollués par…

Tina, par Christian Laborde, éditions du Rocher
CRITIQUE , ROMAN / 1 février 2018

Un nouveau roman de Christian Laborde en librairie, c’est la promesse d’une langue qui vous chuchote ou qui vous gueule à l’oreille. Avec Tina, elle chuchote. Elle chuchote dans la chambre où Léontine se donne à cet officier allemand. Elle chuchote dans ce train de marchandises qui conduit Tine à Toulouse pour échapper aux résistants. Elle chuchote dans ce couvent où elle est accueillie. Elle chuchote dans les bras de Viktor, son amant, son poète pour qui elle devient Tina à la lame du couteau. Pas d’histoire compliquée avec ce court roman. Tina, c’est un conte. Un conte en boucle, qui commence où il finit et se termine où il débute. Un conte qui swingue comme la pluie sur les tuiles roses des toits, comme le répertoire de Renato Hiès, comme la voix de Lola Tapioka lorsqu’elle chante Some of this days. C’est le soleil et c’est la lune, c’est la pluie et c’est le vent qui tous prennent soin de Tina et de sa tignasse. Car oui, les héros de ce roman à l’éros affleurant, ce sont les cheveux de Léontine, la mèche de Tine qui lui fend le visage, «cette mèche, cette flamme qui, sur ce visage sublime,…

Une saison en enfance, par Joseph Incardona, éditions Pocket
CRITIQUE , ROMAN / 25 janvier 2018

Permis C ne signifie pas grand chose pour un Français, un Québecois ou un Belge. Raison pour laquelle, les éditions Pocket ont décidé de donner un nouveau titre au roman de Joseph Incardona pour sa parution en poche. L’occasion de vous reproposer la critique, légèrement réaménagée, que j’avais publiée sur ce site en novembre 2016. Avec Une saison en enfance, Joseph Incardona nous raconte le quotidien d’un Rital de douze ans, mère suisse, père sicilien. Dans une cité de la banlieue genevoise, André est confronté à la violence d’une bande de gamins juste un peu plus âgés et un peu plus costauds que lui. Balloté de déménagement en déménagement, le môme est toujours le nouveau de la classe en plus d’être le Rital, systématiquement chahuté ou, pire encore, tout simplement ignoré. Ses amis, eux, sont japonais (Akizumi) ou québécois (Etienne), c’est dans l’altérité que l’on se reconnaît. Akizumi disparaîtra de la vie d’André avant les vacances d’été, juste après que sa mère, Miyu la prostituée, ait initié André à l’amour physique. Après les grandes vacances, c’est Etienne qui sera lui aussi confronté à la bande, jusqu’au drame. Entre deux, les vacances et l’Italie qui apparaissent comme la liberté, la vraie…

Bande originale de De ça je me console, par Lola Lafon
BANDE ORIGINALE , ROMAN / 11 janvier 2018

Roman rendant hommage à la grâce d’un père disparu, un père capable de vous envoyer à Rome, puis à Paris pour que vous échappiez à la Roumanie de Ceausescu, De ça je me console offre également une bande son de qualité. Un écrivain habite dans la même maison qu’Emylina : «il écoute les Stones avec moi dans la cuisine en faisant des beignets de courgettes». La sœur d’Emylina aime les chevaux et pleure leur mort dans les films : «Ma sœur pleurait la mort des chevaux (Il s’appelait Stewball), de tous les chevaux qui tombaient dans tous les films parce que, et elle me chantonnait ça, tremblante de ce qu’elle prononçait: “Une fois qu’ils tombent, on les abat, je te jure, ils meurent pour le film”». Emylina classe les morts en deux catégories : «Les morts d’actualité, certains touchants dans leur anonymat, même si je ne les rencontrais qu’une fois morts, leur vie racontée dans les quotidiens» et puis «Les morts qui l’avaient toujours été de mon vivant, aimables et tendres comme Sid Vicious, Audrey Hepburn et Nijinski.» Emylina note dans un cahier ce qu’elle croit comprendre de son amie italienne: «(J’ai relu récemment, ç a donne: Musique: “Radiohead, Jeff…

«Arrête avec tes mensonges», par Philippe Besson, éditions 10/18
CRITIQUE , ROMAN / 4 janvier 2018

A l’occasion de la sortie en poche du magnifique roman de Philippe Besson, je vous en repropose la critique. «Arrête avec tes mensonges». La mère de Philippe Besson disait «mensonges» plutôt qu’«histoires». Philippe Besson a en effet la capacité de forger des histoires qui savent nous séduire, roman après roman. Mais s’il est effectivement écrit «Roman» sur la page de garde d’«Arrête avec tes mensonges», c’est bien d’un récit dont il s’agit ici, un récit autobiographique. 1984, Philippe Besson a dix-sept ans. Bon élève, il est aussi souvent moqué par ses camarades en raison de son allure, de ses vêtements, de ses manières. C’est le temps également où il prend pleinement conscience de son orientation sexuelle. Pas si simple dans un petit village de Charente. C’est encore moins simple pour Thomas Andrieu, à qui le livre est dédié, fils de paysan appelé à reprendre l’exploitation familiale. C’est l’histoire d’un premier amour que nous raconte avec brio Philippe Besson, un grand amour qui couve sous le désir adolescent. Au sein de cette paire, qui ne peut pas être un couple, qui ne peut pas se vivre au grand jour, c’est Thomas qui fixe les règles: ne jamais se montrer, ne jamais…

Danser au bord de l’abîme, par Grégoire Delacourt, Le Livre de Poche
CRITIQUE , ROMAN / 4 janvier 2018

A l’occasion de la sortie du beau roman de Grégoire Delacourt en poche, je vous en repropose la critique. «Delacourt, c’est une sacrée bonne femme.» La déclaration est de l’auteur lui-même, référence à la Jocelyne de La liste de mes envies. Elle s’applique parfaitement à Emmanuelle, personnage central de Danser au bord de l’abîme. Ce roman tient à la fois de Madame Bovary (Emmanuelle est appelée Emma par tout le monde, sauf par sa mère) et de La Chèvre de Monsieur Seguin dont Grégoire Delacourt nous restitue le texte original (une lettre à Pierre Gringoire, poète lyrique parisien) en fin de roman. Danser au bord de l’abîme est le roman du désir, celui qui surprend Emma à la Brasserie André lorsqu’elle voit un homme s’essuyer la bouche avec une serviette de coton damassé. Un désir si fort, si vrai, si immédiat, si évident, qu’elle lui fera quitter Olivier, son mari, Manon, Louis et Léa ses enfants. Danser au bord de l’abîme n’est par le roman du désamour, mais bien celui du désir plus fort que tout. Grégoire Delacourt est obsédé par l’instant présent, celui qui permet de saisir sa chance, de faire basculer sa vie, de donner une chance au…

Val de Grâce, par Colombe Schneck, éditions J’ai Lu
CRITIQUE , ROMAN / 31 décembre 2017

Toujours passionnée par son histoire familiale, Colombe Schneck raconte, dans ce court roman, l’appartement du Val de Grâce où elle a vécu les vingt-trois plus belles années de sa vie, vingt-trois ans d’un bonheur sans tache. Mais c’est aussi l’appartement où meurt Hélène, sa mère, alors que l’auteure a trente-six ans. De cet appartement, Colombe Schneck connaît chaque recoin, chaque éraflure du parquet, chaque meuble, chaque objet. Lieu de tous les bonheurs de l’enfance, Val de Grâce est aussi le symbole de la fin d’une époque, de la fin de l’insouciance, de cette enfance préservée du poids de la Shoah. L’appartement ne protège plus des blessures et des douleurs, il en est le centre avec la disparition d’Hélène. Il y a quelque chose des Enfants terribles de Jean Cocteau dans ce roman, l’esprit de la roulotte peut-être. Mais il y a aussi le voisin célèbre, la découverte de la double vie du père volage, le poids d’un passé dont les enfants ont été si longtemps préservés. Comme dans chacun des livres qu’elle consacre à son histoire familiale, Colombe Schneck y montre surtout à quel point elle a été aimée par un père capable de tout pour étonner ses enfants: «Le…

Cœurs silencieux, par Anne Brécart, éditions Zoé
CRITIQUE , ROMAN / 28 décembre 2017

Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand écrit ceci: «Montaigne dit que les hommes  vont béant aux choses futures: j’ai la manie de béer aux choses passées. Tout est plaisir, surtout lorsque l’on tourne les yeux sur les premières années de ceux que l’on chérit; on allonge une vie aimée; on étend l’affection que l’on ressent sur des jours que l’on a ignorés et que l’on ressuscite; on embellit ce qui fut de ce qui est; on recompose de la jeunesse.» Avec Cœurs silencieux, Anne Brécart recompose indiscutablement de la jeunesse. Est-il possible de remonter aux sources de l’amour et du désir? Arrivée au milieu de la cinquantaine, Hannah quitte celui qui a partagé vingt-cinq années de sa vie. D’abord réfugiée chez une amie du même âge et de même situation, elle saisit le prétexte du règlement de la succession de sa mère pour retourner à Chandossel, son village d’enfance. Dans la maison familiale, Hannah est rattrapée par le passé, par les odeurs, par les ciels et par la nature. Rien n’a changé ou presque dans le village fribourgeois. Au premier réveil dans cette demeure du souvenir, il est là, devant la porte, pour l’aider à porter les bûches qui alimenteront le…

Une toile large comme le monde, par Aude Seigne, éditions Zoé
CRITIQUE , ROMAN / 25 décembre 2017

Ils sont rares les romans qui se penchent sur Internet. Plus rares encore ceux qui imaginent sa disparition. Et lorsque c’est le cas, dans le Où la lumière s’effondre, de Guillaume Sire par exemple, il s’agit de constituer une armée de hackers pour parvenir à ses fins. Rien de tel chez Aude Seigne. Les hackers, en l’occurrence une hackeuse, ne sont que l’un des éléments du plan de la panne. Huit. Ils sont huit à vouloir débrancher Internet, au sens propre. Car si le réseau des réseaux est le royaume du virtuel, il a besoin pour fonctionner d’infrastructures bien réelles : data centers, matières premières, câbles. Le roman s’ouvre d’ailleurs avec l’un des personnages principaux de cette histoire, un câble transocéanique qui porte le joli nom de FLIN. Véritable gourmandise pour les requins, autres personnages récurrents du roman d’Aude Seigne, FLIN représente symboliquement les milliers de câbles qui passent sous nos pieds et qui transportent des millions de mails à travers le monde en un cinquième de seconde. Il y a donc Olivier, libraire qui voit sa clientèle diminuer, June, créatrice de produits cosmétiques et Evan community manager. Ces trois-là vivent en trouple. Pendant à ce trio, il y a la…