Cœurs silencieux, par Anne Brécart, éditions Zoé

Dans ses Mémoires d’outre-tombe, Chateaubriand écrit ceci: «Montaigne dit que les hommes  vont béant aux choses futures: j’ai la manie de béer aux choses passées. Tout est plaisir, surtout lorsque l’on tourne les yeux sur les premières années de ceux que l’on chérit; on allonge une vie aimée; on étend l’affection que l’on ressent sur des jours que l’on a ignorés et que l’on ressuscite; on embellit ce qui fut de ce qui est; on recompose de la jeunesse.» Avec Cœurs silencieux, Anne Brécart recompose indiscutablement de la jeunesse.

Est-il possible de remonter aux sources de l’amour et du désir? Arrivée au milieu de la cinquantaine, Hannah quitte celui qui a partagé vingt-cinq années de sa vie. D’abord réfugiée chez une amie du même âge et de même situation, elle saisit le prétexte du règlement de la succession de sa mère pour retourner à Chandossel, son village d’enfance.

Dans la maison familiale, Hannah est rattrapée par le passé, par les odeurs, par les ciels et par la nature. Rien n’a changé ou presque dans le village fribourgeois. Au premier réveil dans cette demeure du souvenir, il est là, devant la porte, pour l’aider à porter les bûches qui alimenteront le poêle. Jacob, son premier amour, son  premier amant. L’instituteur avait vingt-et-un ans lorsqu’ils se sont aimés. Elle en avait quatorze. Hannah et Jacob vont se réapprivoiser avec une rare économie de mots. Intérieurement, Hannah déconstruit sa vie sentimentale, son parcours d’amour. Ce sont des femmes qui le jalonnent et qui l’ont influencé: mère, tante, cousines.

Hannah, qui a quitté le village pour la ville où elle a publié des livres, aimerait comprendre ce qu’a été la vie de Jacob sans elle, ici, au village, pendant quarante ans. Jacob ne libère pas sa parole. Mais il dépose sur le rebord de la fenêtre une enveloppe jaune contenant trois cahiers. Il a lu les livres d’Hannah et souhaite qu’elle écrive son histoire. C’est pourquoi il lui remet son journal d’il y a quarante ans, et celui d’aujourd’hui.

Avec ce roman qui prend son temps, Anne Brécart explore les sources du désir, la force du lien à travers le temps, l’inscription d’une vie dans son milieu naturel. Elle démontre aussi que, souvent, les mots qu’on ne peut dire, on peut les écrire. Et que le pouvoir de l’écrivain s’arrête là où commence celui du lecteur.

Cœurs silencieux, par Anne Brécart, éditions Zoé, 2017, 159 pages

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