La femme révélée, par Gaëlle Nohant, éditions Grasset
ROMAN / 9 janvier 2020

C’est un vrai plaisir de retrouver la plume de Gaëlle Nohant. Qui plus est pour un roman d’excellente facture. Avec La femme révélée, l’auteure nous emmène dans les pas d’Eliza Donnelley, alias Violet Lee, du Paris des années 50 au Chicago de la sanglante année 1968 (répercussions des assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy). Le roman se situe à une période où les mentalités changent et les utopies naissent : émancipation des femmes, lutte pour les droits des Noirs, éclosion du flower power. Gaëlle Nohant excelle à nous raconter des histoires profondément humaines sur une trame historique. Et comme toujours, son roman est extrêmement bien documenté. Mais Gaëlle Nohant ne se contente pas d’explorer les soubresauts de l’histoire, qu’elle éclaire d’ailleurs de la lucidité de certains de ses personnages (le très attachant Henry Williams notamment, figure marquante de la communauté noire), elle explore aussi les méandres de l’âme humaine : le cynisme et la violence d’Adam Donnelley, mari d’Eliza et promoteur immobilier, la conscience politique de Tim, jeune activiste engagé contre la guerre du Vietnam et qui n’est pas sans liens avec Violet, la culpabilité d’Eliza/Violet, femme résolue mais dévastée d’avoir abandonné les siens à Chicago, la duplicité de…

Le Paris d’Apollinaire, par Franck Balandier, Éditions Alexandrines
BIOGRAPHIE , CRITIQUE , POESIE / 26 septembre 2018

[RENTRÉE AUTOMNE 2018] J’ai déjà dit tout le bien  que je pense d’APO, l’excellent ouvrage de Franck Balandier aux éditions Le Cator Astral Et voici qu’APO est fort judicieusement accompagné d’un joli petit volume de l’excellente collection Le Paris des Écrivains des Éditions Alexandrines. Point de fiction en l’occurrence; Franck Balandier met sa plume au service d’Apollinaire et, surtout, de Paris. Le lecteur attrape donc Apollinaire lorsqu’il arrive à Paris. Il a dix-neuf ans et mange son pain noir. Il se lasse vite des petits boulots, voit deux de ses poèmes publiés par la revue La Plume et fréquente les soirées littéraires du café Le Soleil d’or. Apollinaire sait déjà où il faut se montrer et qui il faut fréquenter, comme il saura, plus tard, détecter la concurrence et, parfois, s’en servir: la modernité de Zone entre en effet en concurrence directe avec celle des Pâques à New York de Blaise Cendrars, qui deviendra son ami, mais qu’il se gardera pourtant bien de recommander au Mercure de France. Franck Balandier n’oublie rien, ni les amours, de Marie Laurencin à Jacqueline, en passant par Lou, ni les démêlés avec la justice (qui font le cœur d’APO), ni l’invention d’un nouveau mot…

Le mage noir, par Olivia Gerig, éditions L’âge d’homme
CRITIQUE , POLAR , ROMAN / 6 septembre 2018

Pour Le mage noir, Olivia Gerig renoue avec son personnage d’inspectrice. On avait laissé Aurore en piteux état à la fin de L’ogre du Salève, on la retrouve rétablie physiquement même si les séquelles psychologiques ne se sont pas résorbées. C’est à un réseau, une quasi secte apocalyptique, qu’est cette fois confrontée la sympathique inspectrice de la police judiciaire d’Annecy. Un réseau international qui a infiltré les milieux de la police, de la justice et de la politique.  Difficile dans ces cas-là de savoir à qui faire confiance. Affaires classées, enquêtes bâclées, à Annecy, à Paris et à Genève, la secte semble intouchable. Mise à pied, Aurore va mener une enquête parallèle. Elle appelle à la rescousse son ancien patron, le commissaire Claude Rouiller, et sa compagne Justine, psychiatre et profileuse. Matteo, un collègue de la police suisse qui en pince pour Aurore, vient compléter l’équipe. L’enquête débouchera sur de nombreuses arrestations sur lesquelles l’auteure ne s’attarde pas. Mais le Mage, lui, n’a toujours pas été appréhendé. Voilà qui nous promet une suite à cette aventure haletante, suite d’ores et déjà annoncée sous le  titre Ravines de sang. Olivia Gerig construit ses histoires avec habileté et ménage le suspens avec…

Khalil, par Yasmina Khadra, éditions Julliard
CRITIQUE , ROMAN / 26 août 2018

[RENTREE AUTOMNE 2018] Ils sont trois, trois qui ont grandi dans le quartier de Molenbeek, cette commune de Bruxelles qui a fait les gros titres de la presse après les attentats de 2015. Il y a Rayan, Driss et Khalil. «Rayan, Driss et moi avions appris à tenir sur nos pattes sous le même toit et nous nous étions cassé la figure sur le même carrelage. Ma mère nous avait élevés comme des triplés. A trois ans, Rayan fut confié à une crèche, Driss et moi restâmes à la maison.» Rayan est celui qui a réussi, sa mère y a veillé, consacrant sa vie à son fils. Sans jugement sur le comportement des uns et des autres, Yasmina Khadra laisse entendre que l’éducation joue un rôle prépondérant dans l’évolution des jeunes hommes. De la place qu’ils occuperont dans la société dépendra le respect qu’on leur témoignera. Rayan est celui qui a réussi. Il occupe un emploi d’ingénieur en informatique dans une société de management. Driss a rapidement décroché et, lorsqu’il doit refaire sa seconde, Khalil lui emboîte le pas et brûle son cartable une bonne fois pour toutes. C’est Lyès qui change le destin de Khalil: «Il m’avait éveillé aux…

37, étoiles filantes, par Jérôme Attal, éditions Robert Laffont
CRITIQUE , ROMAN / 16 août 2018

[RENTREE AUTOMNE 2018] 1937. Alberto Giacometti est profondément blessé par une phrase de Jean-Paul Sartre, jeune philosophe en passe de publier son premier roman. Cette phrase lui a été répétée par Isabel, son amoureuse avec qui il s’apprête à rompre au moment ou une voiture américaine, conduite par une Américaine, lui fonce dessus. «Il lui est ENFIN arrivé quelque chose» commente Sartre. Furieux, Giacometti décide de casser la gueule à l’écrivain. Tout le très beau roman de Jérôme Attal s’articule autour de ce désir de vengeance. Le sculpteur piste Sartre, le manque sans cesse, mais rencontre des femmes. Séducteur dans l’âme, Giacometti courtise les infirmière de l’hôpital, en particulier celle qui ressemble à Bianca rencontrée à Maloja lors de vacances d’été. Elle avait seize ans. Et puis il y a Julia, que Giacometti sauve de la bastonnade administrée par un groupe de nazillons. La belle et mystérieuse Julia, toujours en instance de départ pour l’Amérique. A partir du désir de vengeance de Giacometti, Jérôme Attal trace une image précise, fine et perspicace du Paris de la fin des années trente. Il jette sa lumière sur un Giacometti très créatif, mais pas encore reconnu, soutenu par son frère Diego. Le jeune…

Val de Grâce, par Colombe Schneck, éditions J’ai Lu
CRITIQUE , ROMAN / 31 décembre 2017

Toujours passionnée par son histoire familiale, Colombe Schneck raconte, dans ce court roman, l’appartement du Val de Grâce où elle a vécu les vingt-trois plus belles années de sa vie, vingt-trois ans d’un bonheur sans tache. Mais c’est aussi l’appartement où meurt Hélène, sa mère, alors que l’auteure a trente-six ans. De cet appartement, Colombe Schneck connaît chaque recoin, chaque éraflure du parquet, chaque meuble, chaque objet. Lieu de tous les bonheurs de l’enfance, Val de Grâce est aussi le symbole de la fin d’une époque, de la fin de l’insouciance, de cette enfance préservée du poids de la Shoah. L’appartement ne protège plus des blessures et des douleurs, il en est le centre avec la disparition d’Hélène. Il y a quelque chose des Enfants terribles de Jean Cocteau dans ce roman, l’esprit de la roulotte peut-être. Mais il y a aussi le voisin célèbre, la découverte de la double vie du père volage, le poids d’un passé dont les enfants ont été si longtemps préservés. Comme dans chacun des livres qu’elle consacre à son histoire familiale, Colombe Schneck y montre surtout à quel point elle a été aimée par un père capable de tout pour étonner ses enfants: «Le…

Etre ici est une splendeur – Vie de Paula M. Becker, par Marie Darrieussecq, P.O.L. éditeur
BIOGRAPHIE , CRITIQUE , ESSAI / 20 décembre 2017

Un geste amoureux. Ainsi Marie Darrieussecq définit-elle l’écriture de cette biographie, rédigée alors qu’avec Julia Garimorth  et Fabrice Hergott, elle préparait l’exposition Paula Modersohn-Becker au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris programmée d’avril à août 2016, «un printemps et un été pour Paula, cent dix ans après son dernier séjour parisien. Ecrire, montrer, c’était pour moi le même geste amoureux.» Au-delà de ce geste amoureux, il existe une large communauté d’intérêts entre Paula M. Becker et Marie Darrieussecq. La vie de la première est jalonnée des thèmes chers à l’œuvre romanesque de la seconde. A commencer par la tension entre conjugalité et liberté. Mariée au peintre Otto Modersohn, Paula s’émancipe de la peinture traditionnelle pratiquée par son mari en cherchant et en innovant sans cesse. Si elle aime son mari, que lui l’aime en retour, elle ne rêve que de s’échapper de ce mariage. Une tension qui se fait aussi géographique. De son village de Worpswede, près de Brême, au nord de l’Allemagne, Paula M. Becker n’aspire qu’à rejoindre Paris, ce qu’elle fera, la première fois le 1er janvier 1900. Dans le monde si masculin de la peinture du début du 20è siècle, le parcours de Paula M….

Nos débuts dans la vie, par Patrick Modiano, éditions Gallimard
CRITIQUE , THEATRE / 3 décembre 2017

Patrick Modiano n’avait rien publié depuis son Prix Nobel de Littérature, en 2014. Et voilà qu’il nous offre simultanément un roman et une pièce de théâtre, intimement liés. Nos débuts dans la vie, la pièce de théâtre, a été écrite avant le roman, de l’aveu même de l’auteur, comme s’il fallait en passer par cette pièce pour retrouver le rythme romanesque. A tel point que Patrick Modiano déclare à l’hebdomadaire Les Inrockuptibles que la pièce aurait pu être un chapitre de son roman, Souvenirs dormants. Nos débuts dans la vie se déroule dans un théâtre. Mise en abîme à tiroirs. La pièce joue avec La Mouette, celle de Tchekhov que répète Dominique, vingt ans, alors que son amoureux, Jean, vingt ans lui aussi, se promène avec le manuscrit de son premier roman qu’il garde dans une mallette attachée à son poignet par des menottes. Il craint que le compagnon de sa mère ne lui dérobe ses écrits pour les détruire. Elvire, la mère de Jean, est comédienne (comme celle de Modiano), elle aussi. Elle jalouse Dominique qui, malgré son jeune âge, se voir proposer de jouer Tchekhov, alors qu’elle reste cantonnée à des rôles de boulevard. Comme c’est presque toujours…

Jeux de dame, par Thierry Dancourt, éditions de La Table ronde
CRITIQUE , ROMAN / 23 août 2017

[RENTREE AUTOMNE 2017] Paris. Berlin. Trieste. Nous sommes au début de l’année 1961, le mur de Berlin n’a pas encore été érigé, il le sera en août de la même année. A Paris, Pascal Clerville effectue une mission au Palais des colonies (devenu musée de l’histoire de l’immigration depuis 2007). Il rencontre Solange Darnal, une habituée du musée et, en particulier, de son Aquarium, situé en sous-sol. Alors qu’elle ne le connaît qu’à peine, Solange demande à Pascal s’il veut bien arroser régulièrement ses plantes vertes durant son absence, son appartement étant tout proche du Palais où il travaille. Il doit aussi démarrer régulièrement la voiture de Solange, une Volvo P1800, afin de maintenir la batterie en vie. En effectuant ces tâches, Pascal fait la connaissance de Madame Hutin, voisine de Solange et ancienne amie de la mère de Solange, Rose Darnal. Grâce à Madame Hutin, Pascal va en apprendre davantage sur cette Solange qu’il connaît si peu. Il va également découvrir, dans la boîte à gants de la Volvo, un passeport orné de la photo de Solange mais qui n’est pas établi à son nom… Solange, qui prétend travailler pour le Conseil économique et social, est à Berlin où…

A Paris! mais avec…, par Nathalie Infante et Thierry Dancourt, Les éditions Marie-Louise
CRITIQUE , JEUNESSE / 22 août 2017

Très joli album jeunesse que celui proposé par Les éditions Marie-Louise, sous le pinceau de Nathalie Infante et la plume de Thierry Dancourt qui nous proposent de revisiter la capitale française, mais avec un regard neuf, poétique, curieux, cherchant le particulier sans tomber dans l’anecdotique. Une capitale sans ses contraintes, sans ses embouteillages et son bruit. Les lieux choisis sont paisibles, magnifiquement évoqués par le trait sensible de l’illustratrice. Les personnages aussi sont attachants et poétiques. Rémy Darcey qui s’est installé, venu d’Amiens, dans le quartier Seine Rive Gauche. C’est un solitaire qui a un penchant un peu trop prononcé pour les fleurs. Il fait la connaissance de Charles Montfort et de Lucien, le Prince des oiseaux. Darcey et Montfort vont rencontrer Modesty lors de l’une de leurs promenades et l’amour sera au rendez-vous. Le jeune lecteur découvrira quelques secrets de Paris (les ruches logées sur le toit de l’Opéra), enrichira son vocabulaire grâce au juxtapositions de synonymes chères à Monsieur Montfort, découvrira la force des lois, celles des hommes et celles de l’amour. Sans oublier les 81 chats qui se cachent dans les 53 pages de ce petit bijou. A Paris! mais avec…, par Nathalie Infante et Thierry Dancourt,…