Article 353 du code pénal, par Tanguy Viel, Editions de Minuit

Martial Kermeur a balancé par dessus bord Antoine Lazenec, promoteur immobilier. Le corps a été retrouvé sur la plage. Kermeur a tué, la chose est certaine dès les premières pages du roman. C’est dans le bureau du juge que se déroule tout le livre. Kermeur raconte l’histoire de ce projet immobilier, cette providence pour la presqu’île de Brest. Un projet qui aura mis six ans à ne pas se construire à l’emplacement de ce que les autochtones appellent le château. Château qui lui, par contre, a été démoli. Le juge parle peu, très peu. Si bien que Kermeur se confie, s’ausculte, se sonde comme il le ferait sur le divan d’un psychanalyste.

Ancien ouvrier de l’arsenal de Brest, Kermeur a investi les cinq cent douze mille francs de sa prime de licenciement dans le projet de Lazenec. Et c’est sous ses fenêtres que le projet n’avance pas. Militant socialiste, ami de Martial Le Goff, le maire, socialiste lui aussi, Kermeur raconte les six ans de son attente, de son espoir et de sa désillusion. L’âge de son fils, Erwan, lui sert de point de repère. Il a onze ans quand tout commence, il en a dix-sept et se trouve derrière les barreaux quand son père est arrêté. Le récit de Kermeur dresse, petit à petit, le portrait de Lazenec et met en lumière le pouvoir que lui donnent les mots qu’il manie avec brio. Il y a de la colère dans le récit de Kermeur. Il sent, dans le bureau du juge, «comme un mélange étrange, parce qu’on aurait dit que toutes les injustices de la ville se trouvaient là depuis des siècles.» L’impunité de Lazenec a fini par être insupportable à Kermeur. Impunité malgré le suicide de Le Goff, impunité malgré les restaurants de luxe, de la Porsche et du Merry Fisher de neuf mètres. Kermeur raconte tout, pèse ses mots, leur donne la profondeur et la texture nécessaire. Les mots. Ce sont eux aussi qui donnent corps à l’article 353 du code pénal. Ces mots que le juge va devoir interpréter.

Tanguy Viel trace avec une justesse absolue le portrait d’une société à la dérive. Il ausculte l’âme des protagonistes et entraîne le lecteur dans un cheminement qui l’oblige à prendre position. Le lecteur ne peut pas rester neutre. Une belle langue dénouée avec cet air de ne pas y toucher qui en fait toute la force.

Article 353 du code pénal, par Tanguy Viel, Editions de Minuit, 174 pages

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*