La petite danseuse de quatorze ans, par Camille Laurens, éditions Stock

Il est des œuvres d’art qui provoquent en vous des émotions particulières. Ainsi de La petite danseuse de quatorze ans pour Camille Laurens qui lui consacre un remarquable essai. Le lecteur fait connaissance avec Marie Van Goethem, petit rat de l’Opéra qui a posé pour Degas. En cette fin de 19è siècle, les petits rats ne sont pas à l’Opéra par amour de la danse, mais pour effectuer un travail, payé deux francs par jour, c’est très peu, mais c’est le double d’un mineur ou d’un ouvrier du textile. Les jeunes filles (elles ont entre 12 et 16 ans) y cherchent aussi un protecteur, un de ces bourgeois venus s’encanailler au foyer de l’Opéra Garnier. Degas se mêle à eux de 1860 à 1890 environ, non pas pour le plaisir du corps, mais pour étudier les danseuses dans leur cadre.

Degas expose La Petite Danseuse en 1881, lors de la sixième exposition des impressionnistes auxquels il est souvent associé. Mais il n’est pas victime de leur «cécité sociale» nous rappelle Camille Laurens. En 1881, La Petite Danseuse fait scandale. La statue est en cire, une aberration pour l’époque, et exposée sous verre. Mais Degas a surtout donné de Marie une image qui n’est pas celle de la jeune fille. Il l’a enlaidie, a accentué les traits qui font de son visage un faciès criminel. Degas, de plain-pied dans son époque, s’intéresse à l’anthropologie, à l’anthropomorphisme naissant. Il expose d’ailleurs, en cette même année 1881, une étude intitulée Quatre physionomies de criminels, étude inspirée du procès de l’affaire Abadie, procès que Degas a suivi et au cours duquel il a réalisé ces croquis. Camille Laurens démontre fort justement qu’avec La petite danseuse de quatorze ans, Degas franchit une double frontière symbolique, «celle de la bienséance et celle des règles académiques de l’art».

Contrairement a ce qui s’est passé avec ses précédents ouvrages, Camille Laurens ne parvient pas à se détacher du personnage de La Petite Danseuse. Pourquoi? se demande-t-elle. Parce que Marie Van Goethem n’est pas vivante, pas incarnée. Camille Laurens se lance alors dans des recherches généalogiques qui vont éclairer une partie de la vie de Marie et, surtout, entrer en résonance avec la propre vie de l’auteure.

Erudit, l’essai de Camille Laurens se lit pourtant comme un roman. L’auteure nous emmène dans la vie de La Petite Danseuse et dans celle de Degas sans brusquerie, Un voyage au pays de Zola autant que de Degas.

La petite danseuse de quatorze ans, par Camille Laurens, éditions Stock, 2017, 163 pages

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