Luxure et Châtiment, par Narcisse Praz, éditions Slatkine

Même s’il a abandonné son deuxième prénom, je suis suffisamment avancé en âge pour me souvenir de la signature de Narcisse-René Praz dans La Pilule, Le Libre-penseur ou Le Crétin des Alpes, publications satiriques ou libertaires des années 70 et 80. J’ai également eu entre les mains Le Petit livre vert-de-gris, pamphlet antimilitariste qui avait fait couler pas mal d’encre dès sa sortie, en 1973. C’est donc avec intérêt et curiosité que je me suis plongé dans ce volumineux Luxure et Châtiment. Et, bonne surprise, j’y ai d’abord rencontré une écriture, une patte, un souffle. Narcisse Praz répète à l’envi les filiations, les appartenances, les fonctions, rappelle plus que nécessaire les tenants et aboutissants de l’intrigue, mais réussit la gageure de n’être jamais rébarbatif. Ces répétitions, littéraires, volontaires, sont un rosaire laïque et font écho aux dix-huit mille Ave Maria de Lucie Gall, mère de Martin Gall (il fallait oser comme il fallait, entre autres, oser appeler le psychiatre et psychanalyste de l’affaire Sigmund Lajoie), prêtre abuseur du juvénat de Beaulieu, en ville de Fribourg, établissement appartenant aux pères missionnaires de la congrégation de saint François d’Alès.

Narcisse Praz nous raconte l’histoire de Théo Sornioz, garçon d’alpage valaisan, dont l’hypothétique vocation a été détectée par celui qu’au village on appelle Père Sourire. Théo entre ainsi au juvénat à l’âge de onze ans. Il en seras renvoyé six ans plus tard avant de se retrouver sur le banc des accusés du Tribunal pénal des mineurs. Durant ces six années, il a pourtant été la victime de son confesseur et directeur de conscience, le père Gall.

La grande force du roman (à clé?) de Narcisse Praz, dans toute sa première partie, est de faire comprendre au lecteur les mécanismes qui permettent aux prêtres abuseurs de parvenir à leurs fins: chantage, mensonge, mais affection aussi dans un milieu qui en manque cruellement. La deuxième partie du roman entraîne le lecteur dans un imbroglio judiciaire et policier qui l’empêche littéralement de lâcher le volume avant son terme.

Critique acerbe du catholicisme rigoureux et excessif, le roman de Narcisse Praz est aussi une plongée de le monde rural et bigot des années 40, en Valais et à Fribourg. L’occasion de croiser le patois franco-provençal, qu’il soit valaisan ou gruérien, langue dont l’auteur est un ardent défenseur. Les chansons populaires, les rites religieux, la fameuse auto jaune de l’asile psychiatrique de Marsens sont aussi quelques uns des jalons de ce roman, jalons que les moins de quarante ans auront de la peine à reconnaître.

Finalement, les presque 600 pages de Luxure et Châtiment filent à toute vitesse, dans une fort belle langue et pour notre plus grand plaisir.

Luxure et Châtiment, par Narcisse Praz, éditions Slatkine, 2018, 589 pages.

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