Les Lueurs, par Matthieu Mégevand, Editions L’âge d’homme

Dix ans après les événements, Matthieu Mégevand revient dans ce récit sur la maladie qui l’a frappé alors qu’il n’avait que vint-et-un ans. La maladie? Un lymphome de Hodgkin, soit un cancer du système lymphatique. Le récit commence par les vacances de jeunes adultes dans le sud de la France. Premières manifestations de la maladie qui n’est pas encore perçue comme telle. Retour à Genève. Premiers examens, diagnostic. «Ce que me dit ce radiologue et qui ne laisse plus aucun doute: « Un écartement au niveau du cœur ». Cette phrase-là, elle résonne dans ma tête. Elle change toute ma vie.» Pour l’auteur, il s’agit d’explorer ce que la mémoire a retenu de ces événements qui ont changé toute sa vie. Qu’a retenu la mémoire, qu’a-t-elle oublié? Dès les premières pages, cet aveu : «Je dois le dire. Ce premier souvenir que je raconte: le mettre ainsi par écrit, le mettre en mot déjà me coûte. Cela m’inquiète, cela dénature tout.» L’auteur s’acharne pourtant, fouille dans les souvenirs et dans un carnet noir où sont consignés les poèmes, les pensées, le journal de l’époque. Mais Matthieu Mégevand va plus loin et fait de ce récit un véritable objet littéraire. A chaque étape majeure de ce parcours de malade luttant contre la maladie, il imagine les autres scénarios possibles, surtout les pires. «On mésestime le champ infini des possibles, on occulte trop souvent la masse des vies potentielles auxquelles on échappe ou qu’on souhaiterait avoir connues. Rien ne nous prédestine jamais au chemin que finalement nous empruntons. Il aurait pu, il peut, il pourra toujours en être autrement.»

La mémoire. Elle joue de drôles de tours cette mémoire, met en évidence ou estompe la présence de ceux qui ont vécu les événements, les proches, l’amoureuse Vanessa. Matthieu Mégevand a refusé d’aller collecter les souvenirs des autres, père, mère, frères et sœurs, médecins. Il a voulu se confronter aux limites de sa propre mémoire, au risque de figer une fois pour toutes les souvenirs de cette période. «Qu’au moins à la perte de contrôle d’alors, ce corps qui chute, qui se délite, qui n’en fait qu’à sa tête, je réponde par un texte sorti de mon for intérieur et de nulle part d’autre. Que je reprenne un peu la barre dans cette tempête, que je retrouve une once de dignité – même après dix ans.» Ce récit peut aussi apparaître comme une métaphore de la création littéraire, avec ses désespoirs, ses peurs, ses bonnes nouvelles, cette lutte continuelle, avec, contre les mots. «Les mots ne font que trahir. Ils mentent, ils déforment. Ils ne savent pas dire.»

Le lecteur se laisse très rapidement prendre par ce jeu de pistes, celles de la mémoire, celles des possibles, se met à la place du malade, à celle du médecin, se demande de quelle empathie il serait capable si c’était l’un de ses proches qui vivait ce cauchemar, découvre aussi que l’empathie est parfois contreproductive: «L’empathie apaise, mais nourrit sans le savoir les craintes les plus enfouies.» L’affaire se termine bien puisque Matthieu Mégevand a pu écrire ce récit dix ans après la maladie. Rémission totale. Rémission, pas guérison. La guérison n’est jamais définitive et le risque de rechute plane pour toujours: «L’épée de Damoclès qui ondule dangereusement au-dessus de ma nuque, elle ne s’en ira qu’avec ma mort.»

La bande son du livre est très riche. Particulièrement émouvant, le passage consacré à Lhasa de Sela, décédée d’un cancer du sein alors qu’elle n’avait que trente-huit ans. Matthieu Mégevand écoute en boucle Is Anything Wrong «pour bien maintenir en vie la souffrance, pour t’infecter de son poison: elle morte, et toi vivant.»

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