Une toile large comme le monde, par Aude Seigne, éditions Zoé

Ils sont rares les romans qui se penchent sur Internet. Plus rares encore ceux qui imaginent sa disparition. Et lorsque c’est le cas, dans le Où la lumière s’effondre, de Guillaume Sire par exemple, il s’agit de constituer une armée de hackers pour parvenir à ses fins. Rien de tel chez Aude Seigne. Les hackers, en l’occurrence une hackeuse, ne sont que l’un des éléments du plan de la panne.

Huit. Ils sont huit à vouloir débrancher Internet, au sens propre. Car si le réseau des réseaux est le royaume du virtuel, il a besoin pour fonctionner d’infrastructures bien réelles : data centers, matières premières, câbles. Le roman s’ouvre d’ailleurs avec l’un des personnages principaux de cette histoire, un câble transocéanique qui porte le joli nom de FLIN. Véritable gourmandise pour les requins, autres personnages récurrents du roman d’Aude Seigne, FLIN représente symboliquement les milliers de câbles qui passent sous nos pieds et qui transportent des millions de mails à travers le monde en un cinquième de seconde.

Il y a donc Olivier, libraire qui voit sa clientèle diminuer, June, créatrice de produits cosmétiques et Evan community manager. Ces trois-là vivent en trouple. Pendant à ce trio, il y a la solitaire Birgit, écologiste, militante d’un Internet respectueux de l’environnement et en quête d’amour. Matteo est plongeur. Il pose des câbles au fond de l’océan afin que les données de son épouse, Pénélope, informaticienne le jour et hackeuse la nuit, puissent être acheminées au quatre coins du monde. Il y a enfin Kuan qui gère les containers dans le port de Singapour, sans savoir ce qu’ils contiennent. Lu Pan, son fils, vit quasiment cloîtré dans sa chambre avant de devenir une star des jeux vidéo. Tous vont jouer un rôle dans le plan de la panne. Car pour débrancher Internet, il ne suffit pas d’actionner un interrupteur. Le plan de la panne prévoit de couper un maximum de câbles de liaison, de neutraliser quelques data centers importants et de provoquer une pénurie des matières premières indispensables à la fabrication des composants informatiques.

Avec ces huit personnages, répartis sur la planète, Aude Seigne parvient à aborder nombre de thèmes en connexion avec le réseau. Birgit se rend par exemple au lac de Baotou, au nord de la Chine, la plus grande cité industrielle de Mongolie intérieure, capitale mondiale des terres rares. Un lac qui est devenu une décharge de produits chimiques à ciel ouvert. Lu Pan, confiné derrière son écran, admire le port de Singapour depuis sa fenêtre et caresse les carpes de la tapisserie de sa chambre. Tous les personnages de ce formidable roman ont un rapport ambivalent à Internet, formidable outil qui crée à la fois du lien et de la solitude.

Aude Seigne réussit le tour de force d’aborder un sujet technique avec beaucoup de poésie. La construction implacable de son roman, la consistance de ses personnages, la qualité des informations utilisées pour sa trame font d’Une toile large comme le monde un roman passionnant et fascinant. L’auteure évite par ailleurs de tomber dans le piège de la condamnation à tout prix et en refermant le livre, le lecteur se rend compte qu’aujourd’hui, la vie sans Internet ne serait pas possible. En tout cas, il ne se posera plus jamais la question « Et si on débranchait ? » de la même façon.

 

Une toile large comme le monde, par Aude Seigne, éditions Zoé, 2017, 236 pages.

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