Je peux me passer de l’aube, par Isabelle Alonso, éditions Héloïse d’Ormesson

[RENTREE AUTOMNE 2017] Avec Je mourrai une autre fois, Isabelle Alonso nous faisait partager la vie d’Angel Alcala Llach, dit Gelin, le double littéraire de son père dont elle avait recueilli les souvenirs avant son décès. Le lecteur suivait Gelin au cœur de l’émergence de la deuxième République espagnole et des espoirs qu’elle a fait naître. Gelin s’engage dans la guerre pour sauver la République. Il n’a que quinze ans. Le roman se refermait sur la détention du garçon dans un camp français. Je peux me passer de l’aube nous restitue Gelin au même moment, en 1939. Le 1er avril, à Burgos, Franco signe le communiqué annonçant la fin de la guerre. Avec ce beau roman, Isabelle Alonso nous rappelle que si la guerre est terminée, elle n’est pas finie pour autant. Elle va même durer encore plus de trente ans, jusqu’à la mort du Caudillo en 1975.

L’histoire se façonne aux récits des vainqueurs. Dans le prologue à son roman, Isabelle Alonso s’insurge: «Dans les manuels scolaires des petits Espagnols d’aujourd’hui, on mentionne que Garcia Lorca mourut en Andalousie, pendant la guerre. Ce n’est pas faux. Juste incomplet.» Son odieux assassinat par les fascistes est en effet passé sous silence.

C’est donc à un devoir de mémoire, de mémoire et de transmission que répond Isabelle Alonso avec son roman. Gelin rentre en Espagne où il est fiché comme Républicain. Il va donc connaître des mois sans liberté, d’abord comme prisonnier puis comme travailleur forcé. Des mois qui vont probablement lui éviter la torture, voire la mort, lot de nombre de Républicains rentrés avant lui. Enfin libéré, il installe sa famille à Valence. Mais que faire pour garder l’espoir, pour combattre le fascisme? Dans les rues de Valence, qu’il arpente sans cesse, Gelin ne croise plus aucun des visages qui faisaient son quotidien de début 36 à début 38.

L’espoir va pourtant renaître, grâce à Julio, conducteur de tram et militant communiste que lui présente son patron. Gelin intègre l’organisation, rêve d’action, mais prend son mal en patience. Se pose alors la question de la conscription, Gelin ayant atteint l’âge d’être appelé. Mais comment servir l’armée fasciste? La fin du roman vous le fera découvrir.

Avec beaucoup de talent et d’une belle écriture, Isabelle Alonso restitue pour nous les souvenirs de son père, comble les manques grâce à ses recherches et à d’autres témoignages collectés. Son roman nous fait comprendre cette Espagne des années de plomb où la famine est organisée et planifiée, où on travaille pour avoir le droit de loger dans un taudis, où on manque de tout, où on ne peut pas utiliser le mot « rouge » pour désigner la couleur d’un objet. En racontant cette période de l’histoire espagnole, Isabelle Alonso brise aussi un tabou. Elle se bat surtout pour réhabiliter une lutte et une souffrance niées par l’histoire officielle, celle des vainqueurs.

Je peux me passer de l’aube, par Isabelle Alonso, éditions Héloïse d’Ormesson, 2017, 302 pages

 

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